Pêle Mêle



ÉLOGE DE LA DISPARITION

À un ami qui voulait savoir pourquoi il vivait « au cœur des vertes montagnes », le poète chinois du VIIIème siècle, Li Po, ne répondit que par un sourire, mais écrivit ceci :

« Tombent les fleurs, coule l’eau,
mystérieuse voie…

L’autre monde est là,
non celui des humains. »

De cet autre monde, les mondains sont séparés, c’est pourquoi ils vivent dans l’illusion…

Paradoxalement, c’est parce qu’elle a compris que les foules sont des sortes de déserts que Claude Hersant s’est peu à peu détournée du spectacle de l’humanité en convulsions, pour concentrer toute son attention sur le paysage.

Aurait-elle pu toutefois répondre à cet appel si elle ne s’était d’abord adonnée à deux disciplines parmi les plus exigeantes : l’icône orthodoxe, puis la calligraphie chinoise ?

À ne surtout pas considérer comme simples sources d’inspiration, mais comme véritables voies. En fait, deux aspects différents d’une même quête : d’un côté une mystique ou gnose de la théologie négative, de l’autre, l’expérience du Vide.

À charge pour qui s’y engage de relever le même absolu défi : peut-on encore parler de peindre lorsqu’il s’agit de peindre ce qui n’a pas d’image ?

Afin de mieux mesurer ici d’œuvre en œuvre le chemin parcouru, rappelons-nous que dans la tradition le talent seul, ce bagage, cette monnaie, est de peu d’intérêt, puisque ne témoignant que d’une capacité à reproduire, il embarrasse ou il encombre.

Et qu’on ne s’y trompe pas, avec la voie explorée aujourd’hui par Claude Hersant, nous sommes à l’opposé du romantisme. Le romantisme est projection de soi, fantasme impudique, trop préoccupé du Beau pour ne pas pousser encore à envahir le paysage au lieu de se laisser envahir par lui.

Figuratif ? Abstrait ? Écoutons par exemple Wang Wei, peintre contemporain de Li Po, qui nous en donne la clef toute simple : comment ne pas voir, dit-il, que le visible est superficiel ?

Le monde que nous habitons, en effet, est très largement construction d’apparences, le produit de notre imagination, et ce que les Tibétains appellent « vue pénétrante » consiste donc à l’accepter comme relatif… Monde relatif, et donc, relatif au-delà…

D’où l’intolérable nécessité qui suffit à nous résumer : « Je n’ai rien et j’ai tout à dire ». Au seuil de la présence, le néant devrait pouvoir se taire. Non, l’ultime fonction de l’œuvre n’est pas de faire parler, mais d’imposer silence, creuser ou pas, creuser vraiment l’écart infranchissable. On a toujours beaucoup trop parlé ! Trop gâché avant même de parler ! L’acte est débordement de parole et la parole emporte l’acte.

Louer, cependant, de toutes ses forces. Nous nous devons de louer l’effort, l’élever en pleine lumière, quand il parvient à la grâce…

J’ai dit « effort », et je dis « grâce ». Car l’enjeu dans la peinture comme dans le poème, qui coulent d’un même pinceau, est de toucher à l’essence des choses, à la joie – parfois seulement l’indiquer, par l’ambivalence du trait, en montrant sa propre limite.

Ce que Claude Hersant a découvert dans le paysage, ce qu’elle cherchait dans l’icône et la calligraphie, c’est le travail sur soi se reflétant dans l’œuvre, et sans lequel il n’est point d’œuvre. Chez elle, comme dans les deux voies explorées, on devine que le degré de perception dépend du degré de conscience.

Accessoirement, bien sûr, il se trouve que cela se traduit, en art, par un dépassement du figuratif.

Peindre, pour le « Souffle-Esprit », c’est parvenir à « transmettre l’esprit » du paysage, « animer les souffles harmoniques » qui le composent, et pour cela saisir le moment prodigieux du passage entre être et non-être, visible et invisible, fixer cet état de latence ou d’infini commencement qui est celui du possible. Rien moins que « participer, comme dit Shitao, aux métamorphoses de l’univers ».

Peindre, c’est aussi, suprême délicatesse, veiller à ne pas laisser de trace, c’est-à-dire que cesse un jour d’exister en tant qu’instrument ce fameux pinceau, magique puisque délivré, reliant du geste le plus pur le Ciel et la Terre.

Peindre, enfin, c’est marquer d’un amour resplendissant sa vie d’Absent, ayant depuis longtemps ici-bas gagné l’Ouvert.

« L’homme laisse-t-il un nom
par ses seules œuvres ?
demandait cet autre poète chinois, Du Fu.

Vieux , malade,
que le mandarin s’efface !

Errant, errant,
à quoi donc ressemblé-je ?

– Mouette des sables
entre Ciel et Terre… »

Lionel EHRHARD

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